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Le Monde Interactif du mercredi 14 avril 1999

La pirate de l'art

Nicolas Bourcier

En "gentilhomme de fortune", Rena Tangens apporte un peu de finesse dans un monde de nerds.

Dates

1984
Galerie expérimentale «Art  d'ameublement» dans son appartement de Bielefeld. 
Piratage de la Sparkasse de Hambourg par le CCC.

1985
«Visite» des ordinateurs du Washington Post.

1987
Première réunion Public Domain.
Organise une Bitnapping Party, réunion entre crackers et hackers. Fouille de l'appartement par la police.

1989
Bionic Mailbox, réseau de messagerie locale.

1998
Intervention au Bundestag.

Lien utile
www.foebud.org

 
Photo: Veit Mette
Photo: Veit Mette

RENA est une artiste. Un statut peu commun, en matière de nouvelles technologies. "Un jour, confie-t-elle, j'ai trouvé qu'il pouvait être plus intéressant de visiter un Salon professionnel qu'une galerie d'art." Entièrement vêtue de noir - seule l'inscription du T-shirt est en couleur : "Il faut du chaos en soi pour accoucher d'une étoile." Une citation de Nietzsche. Elle éclate de rire. Boit son thé matinal. Relève la longue mèche rebelle qui longe son visage et s'excuse du désordre de la pièce. L'ordinateur portable au pied du lit ? "J'ai dû écrire un article cette nuit." Elle n'en dira pas plus. Le reste est du domaine privé. "Un jour, un journaliste est venu me poser des questions sur la couverture léopard du lit, sur l'affiche du film au mur et sur bien d'autres choses encore. Non, cela ne regarde que moi." Son âge restera un mystère. Insaisissable intimité ? Peut-être. L'essentiel est ailleurs.

Femme sans étiquette, fille du rock alternatif, Rena Tangens est aujourd'hui une des personnes les plus écoutées d'Allemagne : "Je gagne ma vie en rédigeant des rapports, en participant à des émissions de télévision et à des conférences sur des sujets aussi variés que la sécurité informatique, l'art sur l'Internet ou l'avenir du Réseau." Au Bundestag, elle affirme connaître les réponses aux questions sur le futur des médias que l'auditoire ne s'est pas encore posées. "On m'appelle dès qu'un octet se casse la figure ! " Nouveaux rires.

Accrochée au porte-manteau du couloir, une veste aux initiales CCC sur le dos, comme pour les blousons du FBI des feuilletons américains. "Je suis devenue membre d'honneur du Chaos Computer Club, l'organisation des hackers de Hambourg (" Le Monde interactif " du 7 avril)", précise Rena d'une voix calme et sans fierté. Double emploi ? "Je n'ai aucune gêne à tenir des discours chez Siemens ou dans les lieux officiels et appartenir au CCC. Je joue toujours cartes sur table."
 

ZaMir, le réseau pour la paix

LORSQUE la guerre éclate entre les anciennes Républiques yougoslaves, les réseaux de communications sont coupés, détruits ou au mieux rapidement surchargés. «Pour envoyer un message de Belgrade à Zagreb, il fallait faxer son texte à Londres pour qu'il soit ensuite renvoyé par le même procédé dans la capitale croate», rappelle Rena Tangens. En 1992, Eric Bachman, pacifiste allemand et membre du réseau Bionic Mailbox, configure plusieurs ordinateurs dans les principales villes yougoslaves afin d'accéder au réseau. «C'était un peu comme à la poste, estime Rena Tangens. Toutes les heures, notre ordinateur à Bielefeld établissait la connexion avec les machines, les unes après les autres, pour récupérer les données. Une fois triées automatiquement, elles étaient renvoyées une heure plus tard aux destinataires.» Le réseau est baptisé ZaMir («pour la paix» en serbo-croate).
«ZaMir nous a démontré que la communication était possible en période de guerre. Huit mille personnes dont un grand nombre de femmes ont utilisé le réseau pendant les conflits.» En 1997, ZaMir s'arrête faute de moyens. «C'est dommage, ils n'ont pas réussi à monter des réseaux locaux autonomes.» Aujourd'hui, alors que la région est de nouveau en guerre, Rena Tangens reçoit des centaines d'appels : «Il m'arrive encore de recevoir des mails qui me tiennent informé de la situation. Certains Serbes écrivent pour me signaler qu'il existe aussi dans le pays des opposants à Milosevic ainsi que de nombreux déserteurs.» Silence. «On en parle peu ici.»


Ses balbutiements sur un clavier d'ordinateur remontent à 1982. Son frère lui donne alors un ZX81, un des premiers ordinateurs grand public. Fascinée par la machine, elle l'utilise pour les titres des films qu'elle commence à réaliser. Un an plus tard, elle rencontre les hacktivistes du CCC. "Ils s'étaient fabriqué un modem. Totalement illégal à l'époque, souligne-t-elle. Comme pour les répondeurs, seuls ceux vendus par la poste pouvaient être utilisés.

L'appartement de Rena et de son compagnon "padeluun" ("avec p minuscule ", précise-t-elle), situé au rez-de-chaussée d'un petit immeuble d'un quartier populaire de Bielefeld, près de Hanovre, devient alors rapidement un lieu d'expérimentations, précurseurs des "manifestations interactives". 

"Nous étions fascinés par l'énorme potentiel en matière de communication qu'il était possible de mettre en place grâce aux ordinateurs, insiste Rena, convaincue que les nouvelles technologies vont transformer la société. En décembre 1985, nous avons invité durant trois jours et trois nuits des membres du CCC. Ils ne se considéraient pas comme des artistes."Elle manipule délicatement un petit cadenas avec des ustensiles de la taille d'une épingle à cheveux. Et, pendant qu'elle continue à raconter ses souvenirs ("ils réalisent de grandes choses avec peu. Pénétrer le système de la NASA avec un Atari"), le cadenas ne résiste plus. Il est ouvert et repose sur la table. Une définition imagée du hacking ? "Une manière élégante de résoudre un problème."

Une fois par mois depuis 1987, cette agitatrice d'idées organise des rencontres à thème dans un bunker sur une colline au sud de la ville : Public Domain est devenu rapidement un point de cristallisation. Les réunions offrent la possibilité de programmer en groupe, d'échanger des informations et de suivre les interventions des invités. "C'est un cadre dans lequel les nouvelles technologies, l'art et la culture se rencontrent. Imaginez, réalisez en direct des motifs sur écran avec les ondes alpha du cerveau à la fin des années 80 !

La mise en place d'un réseau vient naturellement. "Nous voulions un système indépendant. Un projet collectif de forums et de courrier électronique sans surveillance et dans lequel chacun se sente responsable", souligne Rena. En 1989, un serveur de courrier électronique, Bionic Mailbox, est mis en place sur un vieux PC installé dans le couloir de son appartement. "Les pages sont cryptées de telle manière que même le Sysorp [l'administrateur] ne puisse connaître le contenu des messages. Il est important que cela devienne la norme.

Plusieurs centaines de personnes s'enregistrent sur cette "Toile citoyenne", comme on l'appelle en Allemagne. Simple et efficace, Bionic Mailbox est utilisé pendant la guerre en ex-Yougoslavie sous le nom de code " ZaMir ". A partir d'une dizaine de villes, plusieurs milliers de Serbes, Croates et Bosniaques parviennent à envoyer des messages électroniques de l'autre côté des lignes de front alors que les réseaux téléphoniques sont coupés pour la plupart. 

Rena s'active, jette un coup d'oil à "Padeluun", occupé au téléphone dans la pièce voisine, empile la presse du matin et poursuit la discussion dans la rue au pas de course. "Oui, je suis inquiète. Les femmes s'inscrivent de moins en moins en informatique en Allemagne." Au congrès annuel du CCC de 1988, elle observe avec stupeur que la seule autre femme présente dans l'enceinte s'occupe du bar. L'année suivante, elle anime le thème principal du congrès, "Une programmatrice programme-t-elle autrement qu'un programmateur ?" Les femmes répondent à l'appel. L'une d'entre elles intègre le noyau dur du CCC. 

"Ce que je fais a toujours à voir avec l'art, dans le sens où j'influence le cadre culturel, politique et juridique où se trouvent les nouvelles technologies de l'information. Pour moi, c'est de l'art que de penser aux structures du Web." Et l'avenir, dans tout cela ? "Pour le moment, télévision et Web vont grandir ensemble. Il faudra du temps encore pour que les gens s'aperçoivent qu'il y a quelque chose d'autre. Pas seulement passer commande et payer avec sa carte de crédit." Elle garde ses utopies qui seront peut-être les réponses de demain.

Dossier web réalisé par O.Z.


 
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